Groupement de textes poétiques

Écrit par Mme Le Bras. Publié dans Séquence III - Les yeux de l'amour en poésie

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SÉQUENCE III – LES YEUX DE L’AMOUR EN POÉSIE

 

Séance 1 – Célébrer les yeux de l’être aimé

 

Poème 1 p. 40 – Sonnets pour Hélène

 

Yeux, qui versez en l’âme, ainsi que deux Planètes, 
Un esprit qui pourrait ressusciter les morts, 
Je sais de quoi sont faits tous les membres du corps, 
Mais je ne puis savoir quelle chose vous êtes. 
  
Vous n’êtes sang ni chair, et toutefois vous faites 
Des miracles en moi par vos regards si forts, 
Si bien qu’en foudroyant les miens par le dehors, 
Dedans vous me tuez de cent mille sagettes. 
  
Yeux, la forge d’Amour, Amour n’a point de traits 
Que les poignants éclairs qui sortent de vos rais, 
Dont le moindre à l’instant toute l’âme me sonde. 
  
Je suis, quand je les sens, de merveille ravi : 
Quand je ne les sens plus en mon corps, je ne vis, 
Ayant en moi l’effet qu’a le Soleil au monde.

 

Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, second livre, XXXIX, 1578

 

Séance 2 – Se regarder aimer

 

Poème 2 p. 41 – A El***

 

"Lorsque seul avec toi, pensive et recueillie,
Tes deux mains dans la mienne, assis à tes côtés,
J'abandonne mon âme aux molles voluptés
Et je laisse couler les heures que j'oublie;
Lorsqu'au fond des forêts je t'entraîne avec moi,
Lorsque tes doux soupirs charment seuls mon oreille,
Ou que, te répétant les serments de la veille,
Je te jure à mon tour de n'adorer que toi;
Lorsqu'enfin, plus heureux, ton front charmant repose
Sur mon genou tremblant qui lui sert de soutien,
Et que mes doux regards sont suspendus au tien
Comme l'abeille avide aux feuilles de la rose;
Souvent alors, souvent, dans le fond de mon coeur
Pénètre comme un trait une vague terreur;
Tu me vois tressaillir; je pâlis, je frissonne,
Et troublé tout à coup dans le sein du bonheur,
Je sens couler des pleurs dont mon âme s'étonne.
Tu me presses soudain dans tes bras caressants,
Tu m'interroges, tu t'alarmes,
Et je vois de tes yeux s'échapper quelques larmes
Qui viennent se mêler aux pleurs que je répands.
" De quel ennui secret ton âme est-elle atteinte?
Me dis-tu : cher amour, épanche ta douleur;
J'adoucirai ta peine en écoutant ta plainte,
Et mon coeur versera le baume dans ton coeur. "
Ne m'interroge plus, à moitié de moi-même!
Enlacé dans tes bras, quand tu me dis : Je t'aime;
Quand mes yeux enivrés se soulèvent vers toi,
Nul mortel sous les cieux n'est plus heureux que moi?
Mais jusque dans le sein des heures fortunées
Je ne sais quelle voix que j'entends retentir
Me poursuit, et vient m'avertir
Que le bonheur s'enfuit sur l'aile des années,
Et que de nos amours le flambeau doit mourir!
D'un vol épouvanté, dans le sombre avenir
Mon âme avec effroi se plonge,
Et je me dis : Ce n'est qu'un songe
Que le bonheur qui doit finir. 

Alphonse de Lamartine, Nouvelles Méditations poétiques, 1823

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Séance 3 – Lire dans un regard

 

Poème 3 p.42 – A deux beaux yeux

 

Vous avez un regard singulier et charmant ;
Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
Votre prunelle, où brille une humide paillette,
Au coin de vos doux yeux roule languissamment ;

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant ;
Ils sont de plus belle eau qu’une perle parfaite,
Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,
Ne voilent qu’à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours, à leur miroir de flamme,
Se viennent regarder et s’y trouvent plus beaux,
Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents, qu’ils laissent voir votre âme,
Comme une fleur céleste au calice idéal
Que l’on apercevrait à travers un cristal.

 

Théophile Gautier, La Comédie de la mort, 1838

 

Séance 4 – Rêver à travers l’être aimé

 

Poéme 4 p.43 – Un hémisphère dans une chevelure

 

      Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.
      Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.
      Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
      Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.
      Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
      Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.
      Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

 

Charles Baudelaire, Le spleen de Paris, 1869

 

Séance 5 – Donner à voir l’amour autrement

 

 

Poème 5 p.44 – Poèmes à Lou

 

 

Au lac de tes yeux très profond
Mon pauvre cœur se noie et fond
Là le défont
Dans l'eau d'amour et de folie
Souvenir et Mélancolie

 

Guillaume Apollinaire, poèmes à Lou, 1947

 

 

 

 

 

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Poème 6 p. 44– Calligramme

lecture : Flèche saignante. Je porte au cœur une blessure ardente et elle me vient de toi ma Lou. Lou m’a percé le coeur et j’aime Lou.

 

Guillaume Apollinaire, Calligrammes, 1918

Séance 6 – Montrer le pouvoir des yeux

 

Poème 7 p.45 – La courbe de tes yeux

 

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.


Paul ELUARD, Capitale de la douleur, (1926)

Poème 8 p.45 – Né de tes yeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ernest Pépin, Lettera Amorosa, 2007

 

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Séance 7 – Contempler l’être aimé avec fébrilité

 

Poème 9 p. 46 – Tandis que je parlais…

 

Tandis que je parlais le langage des vers 
Elle s'est doucement tendrement endormie 
Comme une maison d'ombre au creux de notre vie 
Une lampe baissée au coeur des myrtes verts

Sa joue a retrouvé le printemps du repos 
Ô corps sans poids pose dans un songe de toile 
Ciel formé de ses yeux à l'heure des étoiles 
Un jeune sang l'habite au couvert de sa peau

La voila qui reprend le versant de ses fables 
Dieu sait obéissant à quels lointains signaux 
Et c'est toujours le bal la neige les traîneaux 
Elle a rejoint la nuit dans ses bras adorables

Je vois sa main bouger Sa bouche Et je me dis 
Qu'elle reste pareille aux marches du silence 
Qui m'échappe pourtant de toute son enfance 
Dans ce pays secret à mes pas interdit

Je te supplie amour au nom de nous ensemble 
De ma suppliciante et folle jalousie 
Ne t'en va pas trop loin sur la pente choisie 
Je suis auprès de toi comme un saule qui tremble

J'ai peur éperdument du sommeil de tes yeux 
Je me ronge le coeur de ce coeur que j'écoute 
Amour arrête-toi dans ton rêve et ta route 
Rends-moi ta conscience et mon mal merveilleux.

Louis Aragon, Elsa, 1959


Séance 8 – Fermer les yeux face à l’absence

Poème 10 p.47 – j’ai fermé les yeux...4

J’ai fermé les yeux pour ne plus rien voir
J’ai fermé les yeux pour pleurer
De ne plus te voir.

Où sont tes mains et les mains des caresses
Où sont tes yeux les quatre volontés du jour
Toi tout à perdre tu n’es plus là
Pour éblouir la mémoire des nuits.

Tout à perdre je me vois vivre.


Paul Eluard, L’amour la poésie, 1929




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Séance 9 – Les yeux de l’amour dans toutes les langues

Poème 11 p. 48

Amour m’a fait la cible de la flèche,

Je suis neige au soleil, cire dans le feu,

Brume que vent disperse. Ma voix s’enroue,

Ma dame sans pitié, à vous crier « Grâce ».

 

Vos yeux, c’est eux qui m’ont porté le coup mortel

Que ne pourront ni le temps ni lieu guérir,

De vous seule dépendent, et c’est votre jeu,

Le soleil, le feu et le vent dont je suis la proie.

 

Car les pensées sont flèches, soleil est ce visage

et feu est le désir. Et de ces armes

Amour me perce, m’aveugle et me consume.

 

Cependant que ce chant, ces mots dignes des anges,

et cette douce haleine qui me tue,

Sont la brise qui fait que ma vie dérive.

Pétrarque (1304-1374), sonnet CXXXIII, traduction de Y. Bonnefoy 2011

Poème 12 p.48 – poésie indienne

Mon coeur, oiseau du désert, a trouvé son ciel

dans tes yeux.

Ils sont le berceau du matin, il sont le

royaume des étoiles.

Leur abîme engloutit mes chants.

Dans ce ciel immense et solitaire laisse-moi

planer.

Laisse-moi fendre ses nuages et déployer mes

ailes dans son soleil.

Rabindranath Tagore (1861 – 1941) Le jardinier d’amour, traduction de Mirabaud-Thorens, 1963

 

Poème 13 p.48 – Poésie chilienne

 

Penché dans les soirs je jette mes tristes filets

à tes yeux océaniques.

Là s’étire et flambe dans le plus haut brasier

ma solitude qui tourne les bras comme un naufragé.

Je fais de rouges signaux sur tes yeux absents

qui palpitent comme la mer au pied d’un phare.

Tu ne retiens que ténèbres, femme distante et mienne,

de ton regard émerge parfois la côte de l’effroi.

Penché dans les soirs, je tends mes tristes filets

à cette mer qui bat tes yeux océaniques.

Les oiseaux nocturnes picorent les prmières étoiles

qui scintillent comme mon âme quand je t’aime.

La nuit galope sur sa sombre jument

répandant des épis bleus sur la campagne.

Pablo Néruda (1904 – 1973) Vingt poèmes d’amour et une chanson desespérée, traduction de Couffon, 1924

 

 

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